| L'Hôtel
de la Plage
Puisqu'il s'agit de mettre nos pas dans ceux de M. Hulot, nous avons
commencé ce tour de France par là même où
notre héros a laissé ses traces indélébiles
dan ie sable de l'histoire, à l'Hôtel de la Plage de
Saint-Marc-sur-Mer. Inutile de chercher ce nom dans le dictionnaire
des communes puisque cette bourgade côtière est en fait
un quartier de Saint-Nazaire. Il existe bien une mairie annexe, mais
Saint-Marc n'est pas une municipalité.
L'urbanisme a bien évidemment «explosé )> depuis
le tournage des Vacances de M. Hulot, mais les environs immédiats
de l'établis-sement ont conservé l'aspect de ce que
pouvait être ce coin de littoral breton il y a cinquante-quatre
ans. Il faudra quelque peu se faufiler dans un dédale de quar-tiers
pavillonnaires dans les faubourgs de Saint-Nazaire avant: de parvenir
à bon port. On peut évidemment y accéder en taxi
depuis la gare, desservie par le TGV en comptant une course de quinze
minu-tes/ ou en voiture, par les routes D492 et D292, vers Pornicher,
avant de bifurquer au rond-point de FOcéanis, en direction
de Saint-Marc-sur-Mer et d'atteindre la «plage de M. Hulot ».
On ne fait pas ici que remonter le temps... LHôtel
de la Plage est toujours là. Certes, une aile supplémentaire
est venue renforcer le bâtiment d'origine, î'iutérieur
a été réaménagé, les chambra et
la salle à manger modi-fiées en 1979, neuf ans après
que l'hôtel a été vendu par les héritiers
de Claudius Bernard. D'autres propriétaires régnent
désormais sur les lieux. Pas pour très long-temps, semble-t-il,
puisque l'hôtel serait une nouvelle fois à vendre. Raison
de plus pour s'y précipiter au cas où ce lieu de mémoire
perdrait sa vocation hôtelière. Même avec les transformations
du temps, l'essor urbain et la métamorphose sociale, on comprend
que Jacques Tati soit tombé amoureux de l'endroit.
La France aimable et nonchalante
Pourquoi avoir choisi Saint-Marc ? Dans un ouvrage intitulé
les Vacances de M. Tati, publié en 2003 par les éditions
d'Orbestier, et dans lequel il raconte en détail l'historique,
les circonstances et les anecdotes du tournage de l'été
1951, Stéphane Pajot reprend le témoignage de l'instituteur
de l'école publique de Saint-Marc-sur-Mer, André Joubert
: «Tati avait envoyé quelqu'un de Dunkerque jusqu'à
Bayonne pour dénicher V endroit idéal il lui fallait
une petite plage et un hôtel à côté. [ ..]
Il a choisi notre petite station balnéaire parce que le coin
n'était pas encore connu et que les vacanciers, pas trop nombreux
alors, n'allaient pas le gêner durant le tournage. » II
est également question dans l'ouvrage d'une carte postale sur
laquelle Tati aurait craqué. A ce propos, un journaliste écrivit
: «Avant de trouver le petit coin qui servirait à son
action, il a consulté les cartes postales de toute la France
et ce n'est qu'après une minutieuse étude qu'il s'aperçut
que Saint-Marc correspondait parfaitement aux nécessités
du film. Tous les éléments sont réunis sous des
angles différents ; la mer, la corniche, la plage, l'hôtel,
le vent, le pittoresque, les baigneurs, les colonies de vacances et
le soleil, qui sera l'atout principal. Une configuration et une atmosphère
que l'on retrouve aujourd'hui à certaines évolutions
près, comme la terrasse qui domine «la plage de M. Hulot
», ainsi rebaptisée par la mairie annexe de Saint-Marc,
sur laquelle se dresse, de ses 2,03 m (la taille de Tati), la statue
de bronze réalisée en 1999 par le sculpteur Emmanuel
Debarre en reproduisant la posture de M. Hulot au moment où
celui-ci franchit le seuil de l'Hôtel de la Plage.
Cette France aimable et nonchalante s'étend sur 4 petits kilomètres,
du fort de l'Eve jusqu'à la pointe de Chémoulin, face
au pays de Retz et à Saint-Brévin, là où
la Loire se jette dans l'océan Atlantique. Le soir, on aperçoit
même au loin les lumières de l'île de Noirmoutier.
Une ravissante promenade côtière, bordée de maisons
bourgeoises, longe la corniche qui relie Saint-Marc à Pornichet.
En contrebas de la falaise, un réseau de plages jamais saturées.
On y croise parfois des personnages vêtus à la mode de
2007 mais qui auraient pu faire de parfaits figurants dans le film
de Jacques Tati. Bien que l'entrée de l'hôtel soit contemporaine,
on ne peut s'interdire de penser au célèbre cinéaste
découvrant les lieux, ou à cette France moyenne pour
laquelle un séjour d'une semaine en pension complète
constituait des vacances de privilégiés. L'intérieur
de l'établissement: esr sobre, bien tenu, avec des matériaux
modernes et une décoration minimaliste. Sur l'un des murs,
une grande affiche du film rappelle les heures de gloire de l'hôtel.
La tranquillité
Mais sans plus. Rien à dire de l'accueil, sans doute plus souriant
et détendu qu'il ne le fu c au temps d'un M. Hulo t que l'on
revoit arrivant avec armes et bagages en semant une sacrée
pagaille dans cet établissement si tranquille. La tranquillité,
voilà l'essentiel de ce qui subsiste de 1953. Ici il ne se
passe rien. L'invariance, c'est bien celle-là. On peut s'asseoir
sur la terrasse en sirotant une infusion ou un jus de fruits, aucune
suractivité ne vient en effet bousculer cette sereine torpeur.
Hormis le bruit des vagues, rien. Montons à l'étage.
Situées côté plage, les chambres sont assez petites.
Certaines bénéficient toutefois d'une terrasse assez
vaste pour y prendre le petit-déjeuner ou passer une journée
au soleil. Même si la réfection de l'hôtel a tout
aseptisé, on imagine la présence de fantômes d'une
époque dont l'âme de la maison est encore imprégnée.
Les hôtes vont et viennent, serviette autour de la taille, enfants
avec leur bouée, anciens avec leur chapeau. Au fond, à
paramètres sociaux comparés, ce sont un peu les mêmes.
Seules les tenues ont évolué. Dommage que les casquettes
à grande visière venues de l'autre côté
de l'océan aient remplacé les panamas et les bérets
du bon vieux continent. Les tentes de baigneurs ont désené
la plage et la vieille Cyclecar Salmson a été remplacée
par des Renault Clio ou des 307 Peugeot dernier cri. Quel que fût
le décor de la salle à manger, celle-ci a conservé
ta grande baie vitrée donnant sur la mer. Comme on s'y attendait,
le serveur ronchon en veste blanche a pris sa retraite. Le service
est assuré par un personnel jeune et bienveillant. Contre toute
attente, ce serait peut-être la cuisine qui aurait le plus conservé
l'esprit des Vacances de M. Hulotet une petite pointe de nostalgie
dans l'assiette. Fier de sa formation classique et de son parcours
sans histoire, le chef, Christian Raballand, s'en tient à un
registre d'une sagesse exemplaire. On sent les bases d'un métier
appris auprès de maîtres rigoureux. Voici quelques intitulés
de plats : bar grillé beurre blanc, médaillon de locte
sauce à l'armoricaine, pièce de boeuf façon Rossim.
Nous avons goûté à tout et ce fut un régal.
Même la douzaine d'huîtres bretonnes était parfaite.
Epargnée par les inutiles fioritures de la modernité,
cette cuisine est ici à sa place. On ne demande pas autre chose
au restaurant de l'Hôtel de la Plage. Face à l'océan,
pourvu qu'un rayon de soleil vienne éclairer la terrasse, la
dégustation du plateau de fruits de mer sous le regard amusé
de la statue de M, Hulot est un véritable voyage dans le passé.
Un bon verre de muscadet bien frais pour la soif, puis un deuxième
pour la gourmandise, voire un troisième pour le plaisir d'être
là (à consommer avec modération), et hop, le
voici qui se déboulonne de son socle et qui passe devant nous
en nous lançant un «bon appétit », tout
en levant son chapeau.
Ça alors ! Merci, monsieur Hulot
PERICO LEGASSE
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